- CHERRY (D.)
- CHERRY (D.)Don CHERRY 1936-1995Jazzman polymorphe – avant tout trompettiste et compositeur, il sera aussi flûtiste, percussionniste et pianiste –, Don Cherry demeurera sa vie durant influencé par son origine métisse: son père est noir, sa mère indienne Choctaw. Donald E. Cherry naît à Oklahoma City le 18 novembre 1936. En 1940, la famille se fixe en Californie. Adolescent, Don s’initie au piano et à la trompette en s’inspirant de Fats Navarro et de Charlie Parker. Dès 1951, il joue avec Red Mitchell, Wardell Gray et Dexter Gordon. Il monte en 1957 un petit orchestre avec le saxophoniste ténor James Clay et effectue sa première tournée. De 1958 date sa rencontre avec celui qui va orienter toute sa vie musicale: Ornette Coleman. Le président de la maison de disques Atlantic le remarque et lui offre une bourse pour étudier avec John Lewis à l’école d’été de jazz de Lenox, dans le Massachusetts (1959).C’est de cette époque que datent ses premiers enregistrements avec Sonny Rollins, John Coltrane et Ornette Coleman. En 1960, ce dernier appelle Don Cherry et Freddie Hubbard (trompettes), Eric Dolphy (clarinette basse), Scott LaFaro et Charlie Haden (contrebasses), Billy Higgins et Edward Blackwell (percussions) pour signer un album dont la matière et le titre, Free Jazz , resteront mémorables. Cette new thing n’est pas un style de plus mais la contestation de la notion même de style. Beaucoup de refus s’y conjuguent: celui du swing régulier, celui du thème et des trames harmoniques qui sous-tendent les improvisations, celui des normes de la virtuosité instrumentale. La liberté collective y est poussée jusqu’à la transe. La recherche de timbres exotiques conduit à l’assimilation des cultures musicales du Tiers Monde. Goût de la transgression, agressivité, exacerbation des bruits parasites caractérisent une musique qui repousse les frontières de l’excessif. Classique avec Ornette Coleman, provocateur avec Sonny Rollins, Don Cherry participe pleinement à l’aventure. En 1961, il enregistre avec Steve Lacy. On le retrouve en 1963 dans le quintette d’Archie Shep et Johu Tchicai, le New York Contemporary Five, avec lequel il effectue une tournée en Scandinavie.En 1964, il s’établit en Europe, où sa créativité trouve un second souffle. On peut l’entendre au Chat qui pêche (Paris) ou au Jazzhus Montmartre (Copenhague) dialoguer avec Gato Barbieri, Karl Berger, Jean-François Jenny-Clark, Jacques Thollot ou Aldo Romano. De nombreux jeunes musiciens européens lui doivent le lancement de leur carrière. Il travaille avec le compositeur italien Giorgio Gaslini sur Nuovi Sentimenti , œuvre où se mêlent écriture sérielle et improvisation free (1965).En cette fin des années 1960, son activité est intense avec Carla Bley, Albert Ayler, Gary Peacock, Sonny Murray, Pharoah Sanders, Ornette Coleman, le Jazz Composers Orchestra ou le Liberation Music Orchestra de Charlie Haden. De la Suède, qui est désormais son port d’attache, il mène d’incessantes expéditions musicales pour appréhender plus profondément à la fois les partitions de Krzysztof Penderecki et les traditions orientales. L’Organic Music Theater qu’il fonde en 1971 avec sa femme Moki témoigne de son œcuménisme artistique et de l’étendue de sa curiosité.Les ardeurs du free jazz s’apaisant peu à peu, c’est vers de nouveaux horizons qu’il se tourne de plus en plus: Latif Khan (tabla), Manu Dibango (saxophone), Jimi Hendrix (guitare rock). De 1980 à 1984, il participe avec Nana Vasconcelos et Colin Walcott (sitar et tabla) au Trio Corona. Il forme un groupe avec quatre de ses cinq enfants et rejoue une dernière fois, en 1987, avec Ornette Coleman. L’héroïne le privera progressivement de tous ses moyens physiques.Élément moteur d’une révolte unique, Don Cherry dispose – qu’il s’agisse de piano, de trompette, de cornet, de flûtes ou de percussions – d’une technique qui peut paraître rudimentaire tant elle vise à la simplicité. Une grande délicatesse de son jusque dans le suraigu définit pourtant un musicien pour qui “le chant a toujours été l’essence de [son] approche de la trompette”. Mais le responsable de la seule incursion de Sonny Rollins dans l’enfer du free, celui qu’Alain Gerber a qualifié d’“ordonnateur de joyeuses catastrophes mélodiques”, est aussi un organisateur-né. “On parle beaucoup de liberté, mais il faut bien se rendre compte qu’un canevas est nécessaire pour jouer.” Seul un architecte de sa trempe pouvait marier avec cette maîtrise les rythmes populaires, les mélopées africaines ou orientales et les références à Webern. Avec Don Cherry, les obsessions furieuses des libertaires retrouvent leurs racines parkériennes et la cohérence d’une musique destinée à s’inscrire dans l’histoire.
Encyclopédie Universelle. 2012.